Le marketing, le storytelling et la folle boussole de l’affaire dsk

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Quand on fait du marketing grand public, la qualité du boulot repose avant tout sur la capacité à comprendre ce que veulent les gens.

C’est toujours très riche de partir de son propre ressenti, mais tout le monde n’a pas l’empathie d’un de Niro ou d’une Binoche, et on voit tellement de marketeurs de comptoir dont l’égocentrisme a brouillé les facultés d’analyse, qu’en définitive, un reality-check est toujours utile et souvent nécessaire.

Ce que veulent les gens… Terme vague qui désigne aussi bien les power users, ces consomm-acteurs en avance de phase qui expérimentent un service souvent avec un brin d’intérêt maniaque, que Mme Michu, terme consacré, un rien méprisant, pour désigner le coeur de cible d’un produit mass-market, la fameuse ménagère de moins de cinquante ans, dont le salaire médian tourne autour de 1600€ nets par mois, autant dire qu’il n’y a pas beaucoup de marge pour le superflu, et que le produit / service mal pensé ira droit à la gigantesque poubelle des inventions géniales incomprises .

Et pour comprendre les gens, c’est intéressant de voir comment ils réagissent à des évènements un peu en rupture. En tout cas, moi, pour paraphraser Katerine je trouve ça fascinant.

Et alors là, avec l’affaire dsk on est vraiment servi.

On se croirait dans un vieux film de science-fiction où le monstre extra-galactique prend la forme que le dernier regard veut bien lui donner.

Comme un miroir qui renverrait à la société ses propres peurs, l’affaire dsk est devenue le terrain de jeu d’une compétition mondiale de storytelling, cet art consistant à mettre en musique quelques faits plus ou moins objectifs pour évoquer dans le cerveau de celui qui reçoit le discours l’illusion d’une logique, d’un sens, bref une histoire, qui le fera adhérer au message voulu par le communiquant.

Les médias ne subsistant que grâce à cet appétit terriblement humain du public pour les contes, enraciné dès la plus tendre enfance et depuis des millénaires, s’affrontent dans la surenchère, en particulier sur le net où l’attention est si infidèle. L’affaire dsk est selon certaines sources l’événement le plus médiatisé de ces 10 dernières années et dsk serait devenu l’homme le plus connu au monde !

Mais ce n’est rien face à la foule des Zorros anonymes débusquant la moindre miette d’information, et reconstituant la pièce montée sur leur timeline Twitter. Et parmi eux pleins de gens, avec leur mot à dire.

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Le décor est posé, le public est là, quelle pièce a-t-on jouée ?

Véritablement, tout et n’importe quoi, séparément ou simultanément:

– la lutte des classes, riche contre pauvre, bourgeois contre servante, capitaliste contre travailleuse, élite mondialisée contre immigration prolétarisée

– le racisme, blanc contre noir, occidental contre africain, américain contre français, un soupçon d’antisémitisme

– le sexisme, dominant contre dominée, mâle brutal contre femelle terrorisée, pratiques de harcèlement camouflées en approches de séduction

– la différence culturelle, vie privée contre droit à l’information, puritanisme contre libération des moeurs, journalisme de caniveau contre journalisme d’investigation

– le clivage des valeurs, monde moderne libertin contre éducation religieuse et traditionnelle, éthique musulmane et culture peule radicales.

– la récupération politique, gauche caviar nageant dans les millions, logique libérale du fmi, brevets d’immoralité pour avoir choisi un pervers, rumeurs, contre-rumeurs, démission collatérale de ministre dans scandale sexuel , ex-ministre accusé de pédophilie, ex-ministre irresponsable pour dénoncer sans preuve, pour ne pas dénoncer même sans preuve…

– le comparatisme France Etats-Unis, à toutes les sauces, équité de la justice américaine et de sa police versus leurs contrepartie gauloise corrompue, fonctionnaires irresponsable nommés contre représentants populistes élus, poids de l’argent qui protège les puissants et salit les victimes, prisons inhumaines surpeuplées et assassinat médiatique contre efficacité austère et impartiale

– le roman à l’eau de rose, l’amour aveugle envers et contre tout, le sacrifice d’une vie

– l’amour filial, indéfectible et gage de pureté

– les théories du complot, avec dans l’ombre sarkozystes maltraités dans les sondages, bloggeur et député UMP à gouverne, financiers de Wall Street endettés en grèce, pouvoirs russes et chinois opposés à l’érosion du dollar, et dernièrement gouvernement US souhaitant cacher la disparition de l’or de sa banque centrale, police sous influence élyséenne, procureurs approchés, …

– le feuilleton télé, où l’on a revu tous les détails de l’action, chaque version contredisant la précédente, aucune n’étant sourcée de façon indubitable, avec déjà les produits dérivés: faux clips, jeu vidéo, fausses photos, caricatures…

– le retour fracassant et annoncé définitif du féminisme, avec un mélange de généralisations hâtives inaudibles et d’anecdotes vécues terribles sur lesquelles flotte l’incertitude de leur représentativité

– en ombre chinoise non assumée, l’appât du gain entre en scène, mobile nécessaire d’un épisode qui laisse 57% des français dubitatifs, tandis qu’apparait à la lumière la réalité des dommages obtenus dans des affaires semblables avérées et symétriquement des tentatives de chantage déjouées.

… Il faut bien s’arrêter car il semblerait qu’on ait construit le mythe ultime: tout discours peut être dsk-isé, c’est-à-dire prouvé à partir d’une relecture de ce qui c’est passé à NewYork chambre 2806. Le plus étonnant étant peut-être que l’on ne connait toujours rien de la victime présumée… laquelle n’a d’ailleurs toujours pas porté plainte.

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Mais quelle story veux-je vous raconter ici ?

Peut-être le discours paradoxal suivant: le story-telling atteint ses limites. La production d’information devient de plus en plus incontrôlée et malgré l’attente du public, il devient de plus en plus difficile de lui donner un sens partagé et relativement incontestable. Quelque part, c’est inquiétant. Si on ne peut plus croire à rien, c’est le sens social qui se perd, les motivations d’agir qui s’émoussent. J’y trouve comme un climat d’avant l’orage. L’impression que quelque chose va éclater. Mais quoi ? La suite au prochain numéro ?

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Dsk et dissonance cognitive

Seules deux personnes au monde savent ce qui c’est passé dans la suite 2806 du Sofitel de New York le 14 mai 2011.
Pour autant il semblerait que tout le monde ait un avis.
57% des français pensaient le lundi suivant qu’il s’agissait d’un complot.

Beaucoup se sont gaussés de ce peuple enclin à chercher des explications alambiquées là où la vérité serait criante.
Pour autant, cette attitude, à la fois s’explique, mais finalement est plutôt rassurante.

Elle s’explique parce qu’il est difficile d’imaginer que quelqu’un en qui on a confiance (26% d’intention de vote pour 2012) puisse commettre un crime. Et parmi ceux qui ne souhaitaient pas voter pour lui, on peut imaginer que l’aura associée au statut de présidentiable, ancien ministre, président du FMI réputé compétent, faisait qu’ils lui accordaient aussi une certaine confiance.

On voit à l’oeuvre un processus assez classique appelé dissonance cognitive, qui consiste à essayer de rationnaliser a posteriori les éléments d’une situation perçue comme incohérente pour la rendre acceptable. Quitte à tordre un peu son objectivité.

Pour ne pas remettre en cause la conviction qu’une personne respectée professionnellement puisse avoir un comportement privé détestable, on récuse la possibilité même de ce comportement. Il est en effet très pénible de vivre avec l’idée qu’on puisse se tromper sur les gens.

A l’inverse certaines personnes très mal à l’aise avec le fait que dsk fût le prochain présidentiable le plus probable, n’ont aucune difficulté à accepter les accusations auxquelles il doit faire face, car elles les confortent dans leur choix de ne pas lui avoir fait confiance.

Ce sont souvent les mêmes qui, partant de la réputation bien connue de séducteur de dsk, infèrent qu’il a forcément un historique de violeur lui aussi connu, ce qui reste quand même à prouver, et que cet historique serait la preuve de sa culpabilité aujourd’hui, ce qui est une erreur de base.

On peut aussi facilement imaginer que l’opinion majoritaire américaine, qui a jugé plutôt la culpabilité, aura été influencée par un contexte négatif où entrent polanski, le libertinage de dsk contraire à la morale puritaine, la mauvaise image des français, le statut supra-national du FMI, la richesse de l’accusé, globalement des critères sans grand rapport avec le cas précis.

Donc tout cela s’explique, mais est quand même troublant. Au bout du compte des personnes de bonne foi en arrivent à avoir des certitudes, ou tout au moins des convictions, opposées sur un sujet auquel il ne connaissent quasiment rien, sinon par oui-dire de sources non validées.

L’attitude de déni est elle plus rassurante.
Elle signifie qu’il ne suffit pas qu’une personne inconnue en accuse une autre pour que celle-ci perde toute notre confiance. La vie est suffisamment compliquée pour qu’on puisse se donner le luxe d’un peu de recul, et attendre quelques faits établis avant de se faire une opinion définitive.
D’une certaine façon, c’est le pendant de la présomption d’innocence, qui rappelons-le est inscrite dans la déclaration universelle des droits de l’homme.
Plus qu’un symptôme de faiblesse de la démocratie, comme pouvait le voir Le Monde, j’y vois un signe de défiance envers les médias, qui au moment où ils n’ont pas encore fait leur travail d’analyse, pourrait être au contraire le signe d’une certaine vigueur de l’esprit critique, nécessaire à la démocratie.

P.S: il va sans dire que ce post n’est pas un plaidoyer pour l’innocence de dsk.

Vite fait sur l’Hadopi

Les débats font rage autour d’Hadopi, entre le président qui, à un an de la présidentielle, cherche à séduire les membres du Conseil National du Numérique en reconnaissant un demi-échec, et le ministre de la culture qui essaie de défendre son action en s’appuyant sur des sondages moins négatifs qu’il y a un an.

Il ne faut pas oublier l’objectif: la loi Hadopi vise, on l’espère, à garantir un revenu aux artistes, lequel est mis à mal par le téléchargement pirate (en partie seulement, car la musique vivante, les concerts, se porte elle très bien). Hadopi, donc, ne peut pas mesurer son succès par la disparition, supposée, des comportements frauduleux, qui n’est qu’un moyen parmi d’autres, mais pas un but en soi.

Il y a en effet un risque dans Hadopi, au-delà des difficultés d’application de la loi, des facilités de contournement, de l’atteinte aux libertés individuelles:
– et si la baisse de la consommation était liée au déclin de l’intérêt pour le concept d’album, consécutive à l’évolution du mode de consommation depuis la forme du CD physique vers celles de mp3 choisis à l’unité?
– et si le téléchargement pirate jouait un rôle de promotion gratuite, un peu comme une radio ?

On pourrait alors a tort se féliciter de l’efficacité d’une loi qui ne modifierait pas les tendances de fond, rejet du CD, tout en supprimant un facteur de promotion (télécharger pour découvrir).

Vivement les chiffres de l’édition musicale.

Pourquoi la liberté d’expression est importante

Athenesdemocratie_1_-0e556.jpgMes derniers billets traduisent mon inquiétude sur la façon dont la liberté d’expression est attaquée de-ci, de-là, en France, mais aussi ailleurs.

Un dernier exemple en est donné par le pays président de l’Union Européenne, à savoir la Hongrie. Son gouvernement vient de mettre en place une loi qui peu ou prou l’autorise à contrôler ce qui est publié dans les médias nationaux. Avec sanctions à la clé pour ceux qui se rebelleraient.

La liberté d’expression, faut-il le rappeler, est une condition nécessaire de la démocratie.

La nature humaine étant ce qu’elle est, toute personne portée au pouvoir a la tentation de l’utiliser à son profit, et tout régime politique subit le risque de voir une oligarchie prendre le contrôle des différents leviers du pouvoir: exécutif, législatif, juridique, en sus de celui dont l’exécutif a la prérogative naturelle, le pouvoir militaire.   

Seule la liberté de dénoncer les abus peut effectivement enclencher des procédures diverses susceptibles de mettre une fin à ses abus. Voilà pourquoi il faut la protéger. Et celle-ci ne peut être qu’entière: on ne peut distinguer les expressions « importantes » de celles qui ne sont que du bruit. Celles qui dénoncent les abus et celles qui revendiquent des points de vue partisan. Le tout bien sûr dans la limite du respect de la vie privée et en évitant la diffamation.

Car il en va des attaques à la liberté d’expression comme de la rouille. Si vous laissez des points s’infiltrer dans le métal, ils s’étendent et pourrissent toute la structure. Pour cette raison, il est plus sage d’être très clair sur sa définition, et inflexible dans sa protection. Les gens de marketing savent bien que pour faire passer un message au grand public, il faut le simplifier au maximum, de façon à le rendre limpide (ce qui ne veut pas dire bête). C’est pareil pour la liberté d’expression, elle doit être entière et non négociable. C’est une condition nécessaire pour qu’elle soit prise au sérieux comme un véritable contre-pouvoir par ceux qui voudraient abuser de leurs prérogatives en espérant que ces abus restent cachés.

J’ai la faiblesse de penser que cette position est apolitique, ni de droite, ni de gauche, que tout gouvernement devrait y travailler, puisqu’après tout, elle est inscrite dans la devise de la France, derrière son premier terme.   

Certains penseront, sans forcément le dire tout haut, que la démocratie n’est pas forcément nécessaire.dictature.jpg

On peut bien sûr considérer que certains pays n’ont pas la culture, l’éducation les canaux de communication, les structures nécessaires pour faire fonctionner une démocratie. Après tout, c’est une machine compliquée, qui peut facilement aller dans le fossé. L’Histoire est pleine d’aventures populistes qui se sont terminées dans des bains de sang.

C’est donc une faiblesse de la revendication pour la démocratie: elle peut accepter une phase de transition, dont il est facile de manipuler les modalités pour la faire durer très longtemps.

On peut aussi récuser l’objectif d’une démocratie en tant que telle, en rejetant sa valeur morale ou en doutant de son efficacité à prendre les meilleurs décisions.

Sans vouloir entrer dans ce débat, somme toute tranchée à Athènes depuis 2500 ans, je voudrais insister cyniquement sur un point qui me semble un argument majeur pour oeuvrer vers des démocraties les plus entières possibles et dans le plus de pays possibles:

Le Monde est devenu complètement interconnecté, dans tous les domaines: marchand, financier, technologique, informationnel, mais aussi maintenant dans ses ressources énergétiques et dans son partage sur l’influence de l’évolution du climat.

De nombreux sujets critiques devront être traités dans le siècle en cours: partage de l’énergie suite à l’épuisement du pétrole, sécurité du nucléaire, réchauffement climatique, traitement d’épidémies diverses, crises financières, migrations, régulation de la croissance économique, extrémisme religieux, …De nombreux sujets qui pourraient déboucher sur des crises majeures, avec guerres à la clé, comme on en a tant vu dans les deux millénaires précédents.

Les grandes décisions ne peuvent plus se prendre dans un coin, elles doivent être prises en commun, c’est-à-dire acceptées par les représentants des citoyens et finalement, aussi par les citoyens eux-mêmes.

Or ces citoyens, le plus souvent, sont pour la démocratie, car ils veulent le pouvoir de renverser les gouvernements qui ne leur plaisent pas, voire s’accaparent une partie des richesses (historiquement, la démocratie est d’ailleurs née en Grèce en opposition à l’aristocratie terrienne et en permettant à chacun de réclamer publiquement justice: l’idée n’est pas neuve). Et aussi, parce que, derrière la démocratie se trouvent des valeurs de sécurité, de tolérance, bref, humanistes, avec lesquelles, pour la plupart, ils sont en accord, au moins en tout cas dans les pays les plus développés.

Pour que les citoyens du monde approuvent les grandes décisions nécessaires pour que ce monde évolue, il faut qu’ils soient en mesure d’accepter des compromis, lesquels sont souvent poussés par certains états bien identifiés. Et c’est là le point: si ces états ne sont pas démocratiques, il est douteux qu’ils arriveront à faire passer leurs réformes, auprès d’autres pays démocratiques, qui auront beau jeu de leur demander de cultiver d’abord leur jardin.

La transition vers des régimes démocratiques partout dans le monde est donc une condition forte pour gérer au mieux les crises devenues mondiales.

Et donc quelque part, comme un battement d’aile de papillon qui peut déclencher un cyclone à l’autre bout du monde, la revendication du respect de la liberté d’expression dans de banales affaires locales contribue à mettre en place le climat pour mieux gérer le monde.

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Loppsi 2: ça va trop loin

L’Assemblée vient de voter la loi Loppsi 2 dont on trouvera le contenu ici.

Cette loi renforce les moyens de l’Etat et durcit les différentes peines, sauf en sécurité routière où elle les adoucit par endroits.

Elle répond à un objectif politique clair qui est d’afficher une réponse à la demande légitime de sécurité des français, en particulier pour faire face à l’augmentation des violences contre les personnes (dont l’opposition a beau jeu de dénoncer la forte croissance), et accessoirement de séduire l’extrême droite dont les voix sont considérées nécessaires pour passer le premier tour de 2012 avec une dynamique gagnante pour le second tour.

Dans l’ensemble elle est donc cohérente avec une stratégie politique de séduction, dont on peut contester les moyens et le fondement, mais qui participe au jeu démocratique: aux électeurs de donner leur appréciation.

Là où ça va trop loin, c’est dans la partie contrôle de l’internet.

Sous réserve d’une relecture contraire par le Sénat, le gouvernement a maintenant la possibilité d’interdire l’accès à des sites internet sans contrôle d’un juge, sur la base d’une liste non publique, et sans recours semble-t-il.

Le prétexte est la lutte contre la pornographie enfantine . Dans la réalité, ce type de perversion est déjà extrêmement surveillé, pénalement très risqué, et moralement tellement réprouvé qu’en pratique, il ne semble pas qu’il existe de sites en accès direct donnant accès à des contenus pédophiles (voir un témoignage ). Et ceux qui seraient assez bêtes pour le faire se retrouveraient rapidement sous les verrous. L’association l’Ange Bleu qui lutte contre la pédophilie est d’ailleurs on ne peut plus claire: LOPPSI : la protection de l’enfance, cheval de Troie du filtrage généralisé d’Internet ?. (A noter en passant que le terme de pornographie enfantine est impropre, il faut plutôt parler à l’origine d’abus sexuels sur mineurs pour bien saisir de quelles réalités on parle).

En pratique, on peut aussi craindre des effets collatéraux importants. En effet, de nombreux sites tout ce qu’il y a plus légaux pratiquent l’hébergement mutualisé (partage du même ordinateur pour stocker du contenu), ils risquent de se faire interdire d’accès tout simplement par ce que leur voisin est sur la liste des sites interdits. Ce n’est pas une vue de l’esprit. Sans même parler d’hébergement mutualisé, Wikipedia (des millions d’articles à vocation encyclopédique) a été interdit au Royaume-Uni à cause d’une image litigieuse de pochette de disque de 1976 (qu’on trouvait à l’époque dans les bacs des disquaires en France). En Allemagne un tel dispositif a été abandonné devant l’absence de résultats et les risques pour les libertés.

Donc on a une mesure dont l’inefficacité semble assurée, et dont on peut se demander quelle est la motivation.

  • S’il s’agit simplement de faire de l’affichage d’une volonté politique, on pouvait maintenir le juge dans le dispositif de contrôle, puisqu’en pratique, il serait très peu saisi. On ne peut décemment pas suspecter des juges, même gauchistes et anti-sarkozystes, de faire obstruction à des filtrages de sites pédo-pornographiques pour exprimer leurs opinions politiques. Pourquoi alors s’être battu pour empêcher le juge de statuer, surtout après l’exemple de la loi Hadopi I où un procédé semblable a été censuré par le conseil constitutionnel. Et d’ailleurs, le recours est déjà prévu. Les arguments avancés (lenteur de la justice) sont d’ailleurs assez peu compréhensibles: il est reconnu que les adresses de ces sites internet changent très rapidement, il est su qu’ils sont quasiment inaccessibles par le commun des mortels (pas de nom de domaine, pas de référencement dans les moteurs de recherche), mais pourtant, il est de la première nécessité de pouvoir les bloquer au plus vite et sans contrôle judiciaire…
  • Soit il s’agit d’un calcul politique pour créer un débat autour du sujet de la pédopornographie, dont on peut se demander quelle est la logique. Donner de la publicité à l’action du gouvernement ? Faire oublier d’autres aspects de la loi assez discutables (privatisation de missions de sécurité, vidéosurveillance renforcée, retour de la double peine, répression des mineurs, …) ? Donner une image permissive de l’opposition ? Criminaliser l’internet pour faire plaisir à l’électorat âgé ?
  • Soit il s’agit de la tactique dit du « pied dans la porte », qui ouvre la voie à un contrôle plus strict de l’internet, à l’image de ce qui se fait en chine. Il y a malheureusement des précédents: le fichage ADN a d’abord été introduit en France dans les affaires de crimes sexuels et couvre maintenant les 3/4 des délits, là aussi sans possibilité de recours, autre qu’un effacement a posteriori qui est un véritable parcours du combattant. A l’étranger, par exemple en Thailande, au Danemark, en Australie, de tels dispositifs ont ensuite été étendus à des considérations de délinquance plus mineures (piratage), puis morales (pornographie, anti-avortement) puis politiques (opposition, WIkileaks), et toujours sans contrôle judiciaire
  • L’argumentaire de l’incompétence des autorités, qui rassure les geeks de gauche, est peu crédible. Voir par exemple ce compte-rendu sur le blog d’un expert judiciaire, qui montre bien que malgré les efforts louables de la recherche d’un compromis constructif, en particulier du député UMP Tardy, le rapporteur souhaite à tout prix écarter les autorités judiciaires du processus. Il semble qu’au contraire que ce gouvernement soit très compétent pour faire passer des textes de loi qui étendent son pouvoir même quand ils reposent sur des bases techniques très fragiles.

Le troisième point me semble sinon le plus probable, restons optimistes, celui le plus à craindre.

J’ose espérer que le Sénat saura réintroduire les garde-fous qui s’imposent dans un pays démocratique, et à défaut, le Conseil Constitutionnel.

Google indexe wikileaks

Google indexe maintenant Wikileaks.

Avaient-ils d’ailleurs le choix ?

A partir du moment où la mission de Google est de rendre accessible l’information disponible sur internet, on peut en douter. Tout argument du type « contrôle a priori » détruirait leur business model.

On peut pour l’instant rechercher dans les archives en tapant sur google: « mot-clé site:213.251.145.96″

Par exemple une recherche sur Hadopi montre que l’article du Monde sur le sujet était un peu tendancieux, et que rien ne semble indiquer qu’il y ait eu lobbying de l’industrie américaine du divertissement sur le contenu de la loi.

Et en passant, cela confirme que désormais l’on pourra difficilement empêcher l’information sensible de circuler en s’attaquant au moyen de diffusion .

On est bien à un jalon dans l’histoire des démocraties. Le moment où il a fallu penser la transparence. Et en s’ancrant dans la réalité du rapport de force: si le système est perçu comme abusif, par exemple sans garanties juridiques, il devra faire face à une foule de robin des bois hackers qui se chargeront de faire valoir leur point de vue.

Wikileaks, encore

WikiLeaks-Logo.jpgFinalement, le dessin de Plantu qui montre les journalistes dépassés par la situation me parait bien résumer cette histoire, dont on ne fait que  commencer à comprendre les tenants et aboutissants.

Pour commencer, il faut bien comprendre que Wikileaks ou Assange seront remplacés s’ils arrivaient à disparaitre. Cela vaut d’eux vus comme canaux de diffusion, puisque malgré les efforts de censure des puissances publiques, on assiste à une génération spontanée de copies tout autour du monde. Cela vaut d’eux aussi comme entités, car leur volonté de transparence absolue correspond à une idéologie très présente chez une minorité agissante, voire, jusqu’à un certain point à une demande du public. Le fait que les grands médias soient présents montre qu’il existera, en dehors Wikileaks, une caisse de résonance pour les whistleblowers. D’ailleurs, wikileaks n’est jamais que la version 2 du canard enchainé, étendu à l’échelle internationale, et transposé au monde digital

Personnaliser le problème ne semble donc pas la solution.

Ensuite, on voit bien que le fait de receler et diffuser des informations privées peut être illégal, et ce dans tout pays. Chaque législation nationale sera donc confrontée à un arbitrage, et amenée à décider où elle veut mettre le curseur entre liberté d’expression et cette illégalité.

Ce sujet ne va pas se régler simplement.
D’abord, les états respectent assez peu la vie privée des individus. On le voit avec les « pornoscaners », comme on commence à les appeler ( ces systèmes qui déshabillent les gens dans les aéroports américains), les systèmes d’écoute des communications électroniques, les fichages divers. La volonté d’une réciprocité, une plus grande transparence du pouvoir envers les citoyens, risque donc d’augmenter et devenir une demande démocratique majeure qui pourrait avoir une traduction juridique.
Ensuite, la presse a déjà droit à de nombreux « privilèges » de protection des sources, et chacun reconnait son rôle de quatrième pouvoir et sa fonction essentielle dans le fonctionnement d’une démocratie. Comment définir une frontière claire entre le journalisme et le blog d’investigation ?
Cependant, la transparence totale ne peut pas être la règle, puisque ça tuerait toute innovation, tout accord commercial, toute diplomatie.
Enfin, il sera difficile d’harmoniser toutes les législations nationales, alors que les flux d’information se jouent des frontières.

Si on revient à wikileaks, on y trouve de tout. Des gossips, comme le titre the economist, mais aussi des vraies révélations: des arabes veulent que les Etats-Unis bombardent préventivement l’Iran pour éviter qu’ils accèdent à la bombe nucléaire, un président bolivien qui contrôle la production locale de cocaïne, les us instrumentaux dans la guerre anti-al Qaida au Yemen, la loi hadopi en France poussée par le lobby hollywoodien…

On comprend donc mieux l’émoi des politiques.
Et en même temps, que fait-on contre les pédophiles, les mafias diverses, les extrémistes politiques ou religieux qui utilisent internet? On a l’impression au vu des réactions que wikileaks est bien plus dangereux !

On en revient au vrai sujet: comment faire face à cette demande de plus grande transparence, sachant que la transparence peut aussi éviter des guerres, dont on sait qu’elles sont parfois plus dictées par des intérêts privés que par le bien public.