Le monde moderne. La presse mal partie

Je suis abonné au Monde que je reçois donc chez moi. Mais il arrive le soir. Et pas très régulièrement, sous l’effet combiné de grèves à l’impression, retards de la chaine de
distribution, flemmardise supposée du livreur, surtout quand il pleut, éventuelles rapines dans ma boite aux lettres, dont il dépasse toujours, ou simplement retour chez moi avant livraison par le livreur.
Comme abonné, j’ai aussi accès au site internet, en continu quand les articles s’ecrivent, dès 12-13H pour la version numérique du journal. Que je consulte donc, dans la journée si moment creux.
Au bout du compte l’experience utilisateur est médiocre.
Les journaux papiers s’accumulent. (Et pareil pour les Echos, qui m’ont offert un abonnement à l’essai). Je ne lis qu’une partie des articles car la mise en page electronique n’est pas la meme que sur le papier. Je ne sais plus ce que j’ai lu. Je ne sais plus ce que j’ai reçu. Je ne sais plus ce que je dois jeter.
A l’instant, j’étais en train de télécharger sur mon ipad la version qui se trouvait sous format papier *sous* mon iPad. J’ai levé les yeux parce que ça n’arrivait pas assez vite, et je m’en suis rendu compte.
La seule conclusion rationnelle que je vois, c’est de supprimer la version papier.
Ce qui ne va pas avantager les affaires de la presse.

Publicités

Le marketing, le storytelling et la folle boussole de l’affaire dsk

storytelling.gif

Quand on fait du marketing grand public, la qualité du boulot repose avant tout sur la capacité à comprendre ce que veulent les gens.

C’est toujours très riche de partir de son propre ressenti, mais tout le monde n’a pas l’empathie d’un de Niro ou d’une Binoche, et on voit tellement de marketeurs de comptoir dont l’égocentrisme a brouillé les facultés d’analyse, qu’en définitive, un reality-check est toujours utile et souvent nécessaire.

Ce que veulent les gens… Terme vague qui désigne aussi bien les power users, ces consomm-acteurs en avance de phase qui expérimentent un service souvent avec un brin d’intérêt maniaque, que Mme Michu, terme consacré, un rien méprisant, pour désigner le coeur de cible d’un produit mass-market, la fameuse ménagère de moins de cinquante ans, dont le salaire médian tourne autour de 1600€ nets par mois, autant dire qu’il n’y a pas beaucoup de marge pour le superflu, et que le produit / service mal pensé ira droit à la gigantesque poubelle des inventions géniales incomprises .

Et pour comprendre les gens, c’est intéressant de voir comment ils réagissent à des évènements un peu en rupture. En tout cas, moi, pour paraphraser Katerine je trouve ça fascinant.

Et alors là, avec l’affaire dsk on est vraiment servi.

On se croirait dans un vieux film de science-fiction où le monstre extra-galactique prend la forme que le dernier regard veut bien lui donner.

Comme un miroir qui renverrait à la société ses propres peurs, l’affaire dsk est devenue le terrain de jeu d’une compétition mondiale de storytelling, cet art consistant à mettre en musique quelques faits plus ou moins objectifs pour évoquer dans le cerveau de celui qui reçoit le discours l’illusion d’une logique, d’un sens, bref une histoire, qui le fera adhérer au message voulu par le communiquant.

Les médias ne subsistant que grâce à cet appétit terriblement humain du public pour les contes, enraciné dès la plus tendre enfance et depuis des millénaires, s’affrontent dans la surenchère, en particulier sur le net où l’attention est si infidèle. L’affaire dsk est selon certaines sources l’événement le plus médiatisé de ces 10 dernières années et dsk serait devenu l’homme le plus connu au monde !

Mais ce n’est rien face à la foule des Zorros anonymes débusquant la moindre miette d’information, et reconstituant la pièce montée sur leur timeline Twitter. Et parmi eux pleins de gens, avec leur mot à dire.

Theatre_salle_Small_.jpg

Le décor est posé, le public est là, quelle pièce a-t-on jouée ?

Véritablement, tout et n’importe quoi, séparément ou simultanément:

– la lutte des classes, riche contre pauvre, bourgeois contre servante, capitaliste contre travailleuse, élite mondialisée contre immigration prolétarisée

– le racisme, blanc contre noir, occidental contre africain, américain contre français, un soupçon d’antisémitisme

– le sexisme, dominant contre dominée, mâle brutal contre femelle terrorisée, pratiques de harcèlement camouflées en approches de séduction

– la différence culturelle, vie privée contre droit à l’information, puritanisme contre libération des moeurs, journalisme de caniveau contre journalisme d’investigation

– le clivage des valeurs, monde moderne libertin contre éducation religieuse et traditionnelle, éthique musulmane et culture peule radicales.

– la récupération politique, gauche caviar nageant dans les millions, logique libérale du fmi, brevets d’immoralité pour avoir choisi un pervers, rumeurs, contre-rumeurs, démission collatérale de ministre dans scandale sexuel , ex-ministre accusé de pédophilie, ex-ministre irresponsable pour dénoncer sans preuve, pour ne pas dénoncer même sans preuve…

– le comparatisme France Etats-Unis, à toutes les sauces, équité de la justice américaine et de sa police versus leurs contrepartie gauloise corrompue, fonctionnaires irresponsable nommés contre représentants populistes élus, poids de l’argent qui protège les puissants et salit les victimes, prisons inhumaines surpeuplées et assassinat médiatique contre efficacité austère et impartiale

– le roman à l’eau de rose, l’amour aveugle envers et contre tout, le sacrifice d’une vie

– l’amour filial, indéfectible et gage de pureté

– les théories du complot, avec dans l’ombre sarkozystes maltraités dans les sondages, bloggeur et député UMP à gouverne, financiers de Wall Street endettés en grèce, pouvoirs russes et chinois opposés à l’érosion du dollar, et dernièrement gouvernement US souhaitant cacher la disparition de l’or de sa banque centrale, police sous influence élyséenne, procureurs approchés, …

– le feuilleton télé, où l’on a revu tous les détails de l’action, chaque version contredisant la précédente, aucune n’étant sourcée de façon indubitable, avec déjà les produits dérivés: faux clips, jeu vidéo, fausses photos, caricatures…

– le retour fracassant et annoncé définitif du féminisme, avec un mélange de généralisations hâtives inaudibles et d’anecdotes vécues terribles sur lesquelles flotte l’incertitude de leur représentativité

– en ombre chinoise non assumée, l’appât du gain entre en scène, mobile nécessaire d’un épisode qui laisse 57% des français dubitatifs, tandis qu’apparait à la lumière la réalité des dommages obtenus dans des affaires semblables avérées et symétriquement des tentatives de chantage déjouées.

… Il faut bien s’arrêter car il semblerait qu’on ait construit le mythe ultime: tout discours peut être dsk-isé, c’est-à-dire prouvé à partir d’une relecture de ce qui c’est passé à NewYork chambre 2806. Le plus étonnant étant peut-être que l’on ne connait toujours rien de la victime présumée… laquelle n’a d’ailleurs toujours pas porté plainte.

201106080143.jpg  

Mais quelle story veux-je vous raconter ici ?

Peut-être le discours paradoxal suivant: le story-telling atteint ses limites. La production d’information devient de plus en plus incontrôlée et malgré l’attente du public, il devient de plus en plus difficile de lui donner un sens partagé et relativement incontestable. Quelque part, c’est inquiétant. Si on ne peut plus croire à rien, c’est le sens social qui se perd, les motivations d’agir qui s’émoussent. J’y trouve comme un climat d’avant l’orage. L’impression que quelque chose va éclater. Mais quoi ? La suite au prochain numéro ?

2001.jpg

Loppsi 2: ça va trop loin

L’Assemblée vient de voter la loi Loppsi 2 dont on trouvera le contenu ici.

Cette loi renforce les moyens de l’Etat et durcit les différentes peines, sauf en sécurité routière où elle les adoucit par endroits.

Elle répond à un objectif politique clair qui est d’afficher une réponse à la demande légitime de sécurité des français, en particulier pour faire face à l’augmentation des violences contre les personnes (dont l’opposition a beau jeu de dénoncer la forte croissance), et accessoirement de séduire l’extrême droite dont les voix sont considérées nécessaires pour passer le premier tour de 2012 avec une dynamique gagnante pour le second tour.

Dans l’ensemble elle est donc cohérente avec une stratégie politique de séduction, dont on peut contester les moyens et le fondement, mais qui participe au jeu démocratique: aux électeurs de donner leur appréciation.

Là où ça va trop loin, c’est dans la partie contrôle de l’internet.

Sous réserve d’une relecture contraire par le Sénat, le gouvernement a maintenant la possibilité d’interdire l’accès à des sites internet sans contrôle d’un juge, sur la base d’une liste non publique, et sans recours semble-t-il.

Le prétexte est la lutte contre la pornographie enfantine . Dans la réalité, ce type de perversion est déjà extrêmement surveillé, pénalement très risqué, et moralement tellement réprouvé qu’en pratique, il ne semble pas qu’il existe de sites en accès direct donnant accès à des contenus pédophiles (voir un témoignage ). Et ceux qui seraient assez bêtes pour le faire se retrouveraient rapidement sous les verrous. L’association l’Ange Bleu qui lutte contre la pédophilie est d’ailleurs on ne peut plus claire: LOPPSI : la protection de l’enfance, cheval de Troie du filtrage généralisé d’Internet ?. (A noter en passant que le terme de pornographie enfantine est impropre, il faut plutôt parler à l’origine d’abus sexuels sur mineurs pour bien saisir de quelles réalités on parle).

En pratique, on peut aussi craindre des effets collatéraux importants. En effet, de nombreux sites tout ce qu’il y a plus légaux pratiquent l’hébergement mutualisé (partage du même ordinateur pour stocker du contenu), ils risquent de se faire interdire d’accès tout simplement par ce que leur voisin est sur la liste des sites interdits. Ce n’est pas une vue de l’esprit. Sans même parler d’hébergement mutualisé, Wikipedia (des millions d’articles à vocation encyclopédique) a été interdit au Royaume-Uni à cause d’une image litigieuse de pochette de disque de 1976 (qu’on trouvait à l’époque dans les bacs des disquaires en France). En Allemagne un tel dispositif a été abandonné devant l’absence de résultats et les risques pour les libertés.

Donc on a une mesure dont l’inefficacité semble assurée, et dont on peut se demander quelle est la motivation.

  • S’il s’agit simplement de faire de l’affichage d’une volonté politique, on pouvait maintenir le juge dans le dispositif de contrôle, puisqu’en pratique, il serait très peu saisi. On ne peut décemment pas suspecter des juges, même gauchistes et anti-sarkozystes, de faire obstruction à des filtrages de sites pédo-pornographiques pour exprimer leurs opinions politiques. Pourquoi alors s’être battu pour empêcher le juge de statuer, surtout après l’exemple de la loi Hadopi I où un procédé semblable a été censuré par le conseil constitutionnel. Et d’ailleurs, le recours est déjà prévu. Les arguments avancés (lenteur de la justice) sont d’ailleurs assez peu compréhensibles: il est reconnu que les adresses de ces sites internet changent très rapidement, il est su qu’ils sont quasiment inaccessibles par le commun des mortels (pas de nom de domaine, pas de référencement dans les moteurs de recherche), mais pourtant, il est de la première nécessité de pouvoir les bloquer au plus vite et sans contrôle judiciaire…
  • Soit il s’agit d’un calcul politique pour créer un débat autour du sujet de la pédopornographie, dont on peut se demander quelle est la logique. Donner de la publicité à l’action du gouvernement ? Faire oublier d’autres aspects de la loi assez discutables (privatisation de missions de sécurité, vidéosurveillance renforcée, retour de la double peine, répression des mineurs, …) ? Donner une image permissive de l’opposition ? Criminaliser l’internet pour faire plaisir à l’électorat âgé ?
  • Soit il s’agit de la tactique dit du « pied dans la porte », qui ouvre la voie à un contrôle plus strict de l’internet, à l’image de ce qui se fait en chine. Il y a malheureusement des précédents: le fichage ADN a d’abord été introduit en France dans les affaires de crimes sexuels et couvre maintenant les 3/4 des délits, là aussi sans possibilité de recours, autre qu’un effacement a posteriori qui est un véritable parcours du combattant. A l’étranger, par exemple en Thailande, au Danemark, en Australie, de tels dispositifs ont ensuite été étendus à des considérations de délinquance plus mineures (piratage), puis morales (pornographie, anti-avortement) puis politiques (opposition, WIkileaks), et toujours sans contrôle judiciaire
  • L’argumentaire de l’incompétence des autorités, qui rassure les geeks de gauche, est peu crédible. Voir par exemple ce compte-rendu sur le blog d’un expert judiciaire, qui montre bien que malgré les efforts louables de la recherche d’un compromis constructif, en particulier du député UMP Tardy, le rapporteur souhaite à tout prix écarter les autorités judiciaires du processus. Il semble qu’au contraire que ce gouvernement soit très compétent pour faire passer des textes de loi qui étendent son pouvoir même quand ils reposent sur des bases techniques très fragiles.

Le troisième point me semble sinon le plus probable, restons optimistes, celui le plus à craindre.

J’ose espérer que le Sénat saura réintroduire les garde-fous qui s’imposent dans un pays démocratique, et à défaut, le Conseil Constitutionnel.

Google indexe wikileaks

Google indexe maintenant Wikileaks.

Avaient-ils d’ailleurs le choix ?

A partir du moment où la mission de Google est de rendre accessible l’information disponible sur internet, on peut en douter. Tout argument du type « contrôle a priori » détruirait leur business model.

On peut pour l’instant rechercher dans les archives en tapant sur google: « mot-clé site:213.251.145.96″

Par exemple une recherche sur Hadopi montre que l’article du Monde sur le sujet était un peu tendancieux, et que rien ne semble indiquer qu’il y ait eu lobbying de l’industrie américaine du divertissement sur le contenu de la loi.

Et en passant, cela confirme que désormais l’on pourra difficilement empêcher l’information sensible de circuler en s’attaquant au moyen de diffusion .

On est bien à un jalon dans l’histoire des démocraties. Le moment où il a fallu penser la transparence. Et en s’ancrant dans la réalité du rapport de force: si le système est perçu comme abusif, par exemple sans garanties juridiques, il devra faire face à une foule de robin des bois hackers qui se chargeront de faire valoir leur point de vue.

Wikileaks, encore

WikiLeaks-Logo.jpgFinalement, le dessin de Plantu qui montre les journalistes dépassés par la situation me parait bien résumer cette histoire, dont on ne fait que  commencer à comprendre les tenants et aboutissants.

Pour commencer, il faut bien comprendre que Wikileaks ou Assange seront remplacés s’ils arrivaient à disparaitre. Cela vaut d’eux vus comme canaux de diffusion, puisque malgré les efforts de censure des puissances publiques, on assiste à une génération spontanée de copies tout autour du monde. Cela vaut d’eux aussi comme entités, car leur volonté de transparence absolue correspond à une idéologie très présente chez une minorité agissante, voire, jusqu’à un certain point à une demande du public. Le fait que les grands médias soient présents montre qu’il existera, en dehors Wikileaks, une caisse de résonance pour les whistleblowers. D’ailleurs, wikileaks n’est jamais que la version 2 du canard enchainé, étendu à l’échelle internationale, et transposé au monde digital

Personnaliser le problème ne semble donc pas la solution.

Ensuite, on voit bien que le fait de receler et diffuser des informations privées peut être illégal, et ce dans tout pays. Chaque législation nationale sera donc confrontée à un arbitrage, et amenée à décider où elle veut mettre le curseur entre liberté d’expression et cette illégalité.

Ce sujet ne va pas se régler simplement.
D’abord, les états respectent assez peu la vie privée des individus. On le voit avec les « pornoscaners », comme on commence à les appeler ( ces systèmes qui déshabillent les gens dans les aéroports américains), les systèmes d’écoute des communications électroniques, les fichages divers. La volonté d’une réciprocité, une plus grande transparence du pouvoir envers les citoyens, risque donc d’augmenter et devenir une demande démocratique majeure qui pourrait avoir une traduction juridique.
Ensuite, la presse a déjà droit à de nombreux « privilèges » de protection des sources, et chacun reconnait son rôle de quatrième pouvoir et sa fonction essentielle dans le fonctionnement d’une démocratie. Comment définir une frontière claire entre le journalisme et le blog d’investigation ?
Cependant, la transparence totale ne peut pas être la règle, puisque ça tuerait toute innovation, tout accord commercial, toute diplomatie.
Enfin, il sera difficile d’harmoniser toutes les législations nationales, alors que les flux d’information se jouent des frontières.

Si on revient à wikileaks, on y trouve de tout. Des gossips, comme le titre the economist, mais aussi des vraies révélations: des arabes veulent que les Etats-Unis bombardent préventivement l’Iran pour éviter qu’ils accèdent à la bombe nucléaire, un président bolivien qui contrôle la production locale de cocaïne, les us instrumentaux dans la guerre anti-al Qaida au Yemen, la loi hadopi en France poussée par le lobby hollywoodien…

On comprend donc mieux l’émoi des politiques.
Et en même temps, que fait-on contre les pédophiles, les mafias diverses, les extrémistes politiques ou religieux qui utilisent internet? On a l’impression au vu des réactions que wikileaks est bien plus dangereux !

On en revient au vrai sujet: comment faire face à cette demande de plus grande transparence, sachant que la transparence peut aussi éviter des guerres, dont on sait qu’elles sont parfois plus dictées par des intérêts privés que par le bien public.

Attaque contre la démocratie ?

wikileaks.jpgwikileaks.jpg

Accessible pour l’instant ici: http://213.251.145.96

Ce qui se passe actuellement autour de Wikileaks est comme le dit Pierre Chappaz, la première InfoWar.

D’un côté, une organisation idéaliste qui se donne comme objectif de donner accès aux informations qui ne trouvent pas facilement de relais médiatique. Wikileaks.org, créée en 2006 dans l’indifférence générale par ce qui semble alors un doux rêveur inoffensif, Julien Assange, se spécialise dans la révélation d’informations brutes, le plus souvent obtenues de façon anonyme, voire illégale.

De l’autre, les différents gouvernements, et en tout cas les US, la Suède, et la France se liguent pour censurer le site.

Le ministre français de l’économie numérique appelle à la fermeture de l’hébergement en France au mépris de la séparation des pouvoirs judiciaire et exécutif, le gouvernement suédois lance un mandat d’arrêt international pour viol avec une rapidité inégalée dans une affaire de moeurs obscures qui ressemble plus à de l’aigreur de groupies délaissées , tandis qu’en Amérique on entend successivement des appels au meurtre sur un ton badin plein d’ambiguïté de la part d’un conseiller du Premier ministre canadien ou très sérieux dans le Washington Times, un rapport de l’US intelligence qui étudie comment détruire wikileaks, un sénateur américain qui intervient et obtient auprès d’amazon la fermeture de l’hébergement, tandis que le nom de domaine wikileaks.org bloqué par des attaques n’est plus accessible, le prestataire ayant jeté l’éponge. Dans le même temps, la Pravda prend sa défense !

Le plus étrange dans cette affaire c’est que l’opinion publique se moque de savoir si Nicolas Sarkozy a empêché le chien de son fils de manger son lapin, n’est pas vraiment surprise d’entendre qu’il a des « tendances autoritaires » ni que Ségolène Royal a des « préjugés gauchistes ».

Et globalement, n’est pas spécialement remuée que certains pays dont ils ne pourraient nommer les dirigeants soient soupçonnés de corruption.

Donc d’un côté, des pouvoirs publics paniqués et clairement entrés dans un état de couvre-feu informationnel, en déni des droits les plus élémentaires, un fauteur de troubles désigné comme ennemi public n°1, des journaux parmi les plus respectés qui reprennent l’information sans être inquiétés, une opinion largement indifférente au fond, et des conséquences diplomatiques pas encore bien appréhendées, entre les discours disant que rien ne sera plus comme avant, que des hommes et des femmes vont en mourir, et un sentiment général à la lecture de banalités et de clichés sans intérêt. (c’est peut-être d’un impact plus important dans les pays où de réels abus sont dénoncés, mais ça ne serait pas la première fois non plus qu’on y verrait des affaires sortir)

Par contre, ce qui ne sera pas sans conséquence dans l’opinion, ce sera la façon dont on respectera ou non les règles de droit commun pour juger si wikileaks est effectivement coupable de quelque chose (j’ai du mal à voir en quoi ils pourraient être plus attaquables qu’un journal révélant un scoop, mais j’écouterai les arguments avec attention).

Et également parmi les victimes collatérales, une certaine idée comme quoi nous étions sortis de la guerre froide, avions mûri nos systèmes de contre-pouvoirs pour permettre de défendre, au moins en occident, un état de droit.

Et accessoirement, une probable indication que le journalisme d’investigation n’est pas un business rentable, et que seul internet pourrait prendre le relais pour établir un réel 4ème pouvoir.

Transparence et fascisme…

Financial-Transparency.jpg

Revoilà un sujet abordé il y a près de deux ans, la question de la transparence.

La publication par Wikileaks des archives de la diplomatie américaine lui donne une actualité nouvelle, avec en particulier l’argument que la transparence complète mène au fascisme.

Le débat est bien mal engagé.

D’abord, on confond deux notions. Celle de transparence et celle d’exigence de vérité.

Quand une entité, une personne une société un état, communique, celui qui reçoit le discours est en droit de se demander si on lui ment. La transparence est alors un moyen de répondre à un but somme toute légitime. « Que se passe-t-il vraiment ? » « Les actes sont-ils en accord avec les paroles ? »‘

il y a donc une certaine hypocrisie à dépenser des énergies importantes, budget marketing, discours politiques, trésor de manipulation, et s’offusquer en parallèle qu’elles soient mises en défaut, le tout en s’abritant derrière un argument moral « c’est du fascisme ».

Jusqu’à preuve du contraire, le fascisme, c’est l’imposition de sa volonté au faible par le fort.

Donc peut-être aurait-on, moins d’exigence de transparence si on voyait moins de manipulations, ou si on avait un peu plus de confiance dans les discours reçus. A ce titre, dans l’histoire récente, les Etats-Unis partent avec le handicap de la justification de la Guerre en Irak, dont il a été prouvé qu’elle était un montage délibéré. Il n’est pas certain que les 600 000 morts en Irak (selon une étude de 2006) n’auraient pas voulu un peu plus de transparence, eux qui vivaient déjà sous une sorte de fascisme.

Alors certes, la transparence apporte des contraintes, mais elle est à mettre en regard des bénéfices. Dit autrement, il ne s’agit pas d’un débat moral, mais d’un débat pragmatique. « Quel est le meilleur système ? »

Et de ce point de vue, on ne peut pas soumettre aux mêmes contraintes des particuliers et des entreprises ou des états.

J’attends encore des arguments convaincants susceptibles de montrer pourquoi des décisions publiques, exercées par des personnes élues, ne pourraient pas, au moins par défaut, être justifiées par des débats publics. Il semblerait que de ce point de vue là, la France soit très en retard sur les pays anglo-saxons, sans qu’on puisse y voir un bénéfice quelconque.

Lawrence Lessig, fameux défenseur du droit d’auteur, dans un papier non moins fameux explique, lui, qu’il y est plutôt opposé, avec l’argument que nos démocraties ne sont pas capables d’analyser les faits bruts. Peut-être son argument est-il plus recevable aux Etats-Unis, pays déjà assez transparent avec des médias politisés très puissants, que de ce côté-ci de l’atlantique où l’on contourne allègrement la loi au plus haut niveau de l’Etat sous le prétexte que le peuple ne peut pas comprendre.

La difficulté c’est que les décisions publiques peuvent être portés par des personnes privées, plus ou moins vulnérables.

L’autre aspect, c’est qu’on ne peut pas considérer de la même façon la transparence choisie, qui relève du libre arbitre, et la transparence imposée. Mais bien sûr rien n’est simple car si tout le monde choisit la transparence, elle devient imposée au dernier à l’accepter.

En réalité, la face sombre de l’exigence de transparence, c’est la porte qu’elle ouvre à la malveillance.

On entend parfois un discours sur le mode « Je suis pour la transparence; je n’ai rien à me reprocher; je peux tout montrer » avec son pendant implicite « celui qui est contre a forcément des choses noires à cacher « . C’est particulièrement tendance vis-à-vis des pouvoirs publics, avec l’acceptation généralisée de prélèvements ADN, de la divulgation obligatoires d’informations privées pour voyager par avion, ou de l’écoute de ses communications électroniques (loi Loppsi 2 et Hadopi, pour l’instant dans des conditions realtivement encadrées)

D’abord, cette posture fait l’hypothèse de pouvoirs publics neutres et non corrompus, ce qui malheureusement n’est pas garanti ad vitam aeternam.

Ensuite, ce discours est un peu naïf, car il fait l’impasse sur le risque d’une exploitation malveillante de l’information. Un exemple classique est donné par le site pleaserobme.com qui exploite l’information de géolocalisation publique issue des statuts sur facebook ou twitter pour montrer qu’elle peut être utilisée par un cambrioleur pour venir chez vous. On peut en imaginer d’autres, du patron harceleur au syndicaliste revanchard, en passant par le conjoint en instance de divorce ou le voisin dérangé, sans aller jusqu’au pervers pédophile en embuscade pour Tf1.

Cette malveillance, c’est bien elle qui coûte cher. Quand on y pense, on dépense des sommes folles pour tenter de contrôler les crimes, délits et abus: police, justice, administration fiscale et sociale, caissières, péages, douanes, vigiles, armée, assurances et surprimes associées, serrures et blindages, services divers pour pallier l’individualisation croissante que celà entraine, à vue de nez on doit tourner autour de 10% du PIB. (voir ici une estimation de la seule délinquance), soit plus que les impôts sur le revenu.

Au bout du compte, c’est un choix de vie. En vivant de façon transparente, on vit un peu plus dangereusement, mais en même temps on signifie par ses actes une volonté d’une société moins tolérante face aux malveillances diverses. Un peu comme vivre avec sa porte sans la fermer à clef. C’est plus facile à la campagne qu’à Paris. C’est probablement la même chose pour la transparence. Tout le monde n’est pas égal devant les risques d’abus, ce qui explique les positions différentes, en particulier entre les plus jeunes qui ont des actifs limités et besoin de créer des conditions favorables à l’échange, et les plus anciens qui ont une réputation, un patrimoine, une famille à protéger.